mardi 2 juillet 2013

Une collection très particulière

À propos de : Une collection très particulière, de Bernard Quiriny

 La Bibliothèque de Babel de Borges nous offrait une vision du monde déclinée dans un recueil infini, contenant non seulement tous les livres existants mais également tous les livres possibles, issus de toutes les combinaisons linguistiques virtuelles. Avec ces nouvelles dont les héros sont, entre autres, des livres gigognes, -des textes pouvant être décomposés et recomposés pour obtenir d’autres textes, des romans ennuyeux regorgeant de messages cachés- l’idée borgésienne est au cœur de cette anthologie de l’excentricité littéraire empreinte d'humour absurde. Le bibliophile Pierre Gould guide le narrateur et le lecteur dans un cabinet de curiosités contenant non seulement des ouvrages, mais aussi des villes improbables et des écrivains imaginaires, sans oublier d’étranges perspectives d’une société qui devrait accepter la possibilité de ressusciter, celle de rajeunir à volonté, ou celle de changer de nom et de prénom autant de fois qu’on le souhaite, si fréquemment que les gens oublieraient comment ils ont décidé de s’appeler…

Quant aux collections, elles regroupent de nombreuses possibilités extrêmes de la littérature : des œuvres distillant un ennui si efficace que toute phrase est destinée à être oubliée aussitôt lue, des livres de cuisine aux recettes empoisonnées, des romans qui ne supportent plus la médiocrité de leurs auteurs et qui se retouchent et corrigent tous seuls, des univers fictifs si puissants qu’ils finissent par avaler et enfermer les malheureux écrivains ; certains livres parviendraient à tuer leurs lecteurs, d’autres les sauveraient. Les villes décrites ne sont pas moins originales : un quartier malfamé dans une cité russe qui étendrait indéfiniment ses tentacules, une bourgade sud-américaine éternellement en ruines (mais qui ne s’effondrerait jamais entièrement), un village français assoupi (au sens propre), où le temps s’écoule plus lentement qu’ailleurs, la maquette d’une ville égyptienne qui renfermerait, dans une drôle de mise en abyme, des maquettes de plus en plus petites… On retrouve également ici la trace de Borges, -on peut naturellement penser à la Carte de l’empire « qui avait le Format de l´Empire et qui coïncidait avec lui, point par point »-. L’un des personnages de « Fictions » est même évoqué explicitement dans l’un de ces lieux, une ville où tout événement s’inscrit à jamais dans la mémoire des visiteurs.

La mémoire et l’oubli sont par ailleurs des motifs souvent utilisés dans les nouvelles d’Une collection très particulière. Que ce soit la manière dont le lecteur parvient à retenir, ou pas, les mots et les vers ; ou la perte de la mémoire chez un auteur amateur atteint d’un trouble l’empêchant de se souvenir de ce qu’il a écrit la veille –et condamné de ce fait à réécrire chaque jour le même début de roman. La mémoire des mots constitue toute la matière des univers littéraires. Une matière fragile et capricieuse, -après tout, il est si facile d’oublier-, qui sert pourtant à élaborer des constructions étonnantes, défiant la raison et les idées reçues.


Une collection très particulière, Bernard Quiriny. Éditions du seuil 2012 

6 commentaires:

  1. Peut-on dire que l'absurde est la combinaison des tous les possibles ? Si la réponse est oui, il faut alors admettre que nous serons obligés d'y faire face un jour, lorsque des possibles auront été réunis selon les lois de la probabilité. Mais, je préfère perdre la mémoire que de nous savoir déjà dans cette situation. Et vous ?

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  2. La combinaison ou plutôt la juxtaposition des possibles? J'ai rencontré mon mari dans une gare; par la suite, on a appris qu'on avait fréquenté les mêmes villes à la même époque, sans jamais se croiser. Facile d'imaginer une réalité où l'on se serait connus auparavant, où, au contraire, une autre où j'aurais pris un autre train une demi-heure plus tard. Plus intéressant: imaginer la coexistence de tous ces mondes, en même temps. C'est la chronologie qui limite l'impression d'absurdité d'une telle perspective. Le temps comme étagère de rangement.

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  3. Et l'arbre de décision comme remède contre l'absurde ?

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  4. Je n'ai jamais pensé à faire des ramifications pour les décisions personnelles, -ce qui n'est pas sans me rappeler "The best laid schemes of Mice and Men..."- mais cela peut être utile dans d'autres domaines, surtout quand on a peu de temps pour faire tel ou tel choix.

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  5. Inma, votre rencontre avec votre mari ferait un joli sujet de roman!

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  6. Certes, et j'ai d'autres épisodes encore plus romanesques dans quelques cachettes au fond de mon jardin secret, mais je suis persuadée qu'ils provoqueraient des désastres en cascades et autres accès de mauvaise humeur si j'osais les dévoiler sous forme littéraire.

    Sinon, j'ai deux projets d'expo en cours. :-) Plus d'informations lorsque j'aurai les images.

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