mercredi 2 août 2017

Entre photographie et peinture : le mouvement pictorialiste

    À la fin du XIXe siècle, la photographie était devenue une activité largement connue de nombreux publics, notamment pour sa valeur pratique et documentaire. Les arts plastiques ayant pris à l'époque une direction contraire à l'esprit réaliste, avec, notamment, l'impressionnisme et les débuts d'une peinture intentionnellement opposée à tout académisme, certains genres picturaux étaient tombés en désuétude, comme les tableaux historiques. La représentation fidèle de la réalité appartenait désormais davantage au photographe qu'à l'artiste. Aussi, l'appareil-photo, de plus en plus compact et facile à utiliser, intégrait les bagages de nombreux voyageurs, et l'image pittoresque ou exotique photographiée remplaçait de plus en plus souvent le tableau, même si le photojournalisme n'existait pas encore, du fait de l'impossibilité à cette époque d'imprimer ensemble le texte et les images, ces dernières devant être reproduites, du moins jusqu'au début du XXe siècle sous forme de gravures. Entre 1890 et 1914, à l'aspect utile et documentaire de la photographie s'ajoute cependant, peut-être en réaction à cette banalisation de techniques surtout utilisées de manière scientifique et commerciale, une dimension artistique, qui, sans être nouvelle, donne aux œuvres une ouverture sur d'autres arts. L'approche n'est pas nouvelle, car les débuts d'une photographie à vocation artistique se situent en Angleterre dès les années 1850 avec des figures comme Julia Margaret Cameron, Lady Elizabeth Eastlake ou Peter Henry Emerson. Il y était question de recréer des atmosphères, des mouvements, des climats ou des émotions particulières ; d'ajouter l'empreinte de l'auteur au-delà de la reproduction de ce que l'on voit. Cela peut s'appliquer aussi bien au paysage qu'au portrait ou à la représentation d'une scène où le spectateur doit trouver un ou des fils narratifs possibles. C'est cette approche de photographie en tant que moyen d'expression artistique, qui deviendra l'aspect essentiel du mouvement pictorialiste. Le mouvement ne possède pas de manifeste ou d'école définie, et il s'est développé au niveau international, en France, Allemagne, Grande-Bretagne ou aux États-Unis, avant de disparaître avec la Première guerre mondiale. Il y a eu cependant des théoriciens de ce courant esthétique qui étaient également des artistes, comme Robert Demachy, Constant Puyo et Heinrich Kühn.

Jonction entre plusieurs arts, fantaisie, réinterprétation du réel, mise en scène, les traits de la photographie pictorialiste privilégient le flou, la composition et les thèmes qui évoquent la peinture classique, un certain impressionnisme dans la conception du paysage, qui peut être désormais brumeux, crépusculaire ou nocturne, et inclure ainsi des effets de lumière inattendus. Les techniques employées pour créer ces ambiances sont très nombreuses et montrent bien l'inventivité et le caractère unique des ajouts et manipulations : papiers avec différentes textures pour créer des aspects plus lisses ou granulés, application de gomme bichromatée, de charbon, d'huile de pigments, retouches manuelles sur le négatif, entre autres. Le goût de l'expérimentation technique caractérise ces artistes voulant explorer d'autres voies. L'esthétique pictorialiste s'est développée ainsi dans le très stimulant milieu artistique européen de la fin du siècle, à Vienne, à Paris ou à Londres, où le groupe The Brotherhood of the Linked Ring a inauguré le premier salon de la photographie en 1894, dans l'intention d'en faire, sinon un art à part entière, du moins une activité purement esthétique. Mais c'est surtout à New York que le pictorialisme s'est épanoui, notamment avec le groupe Photo-Secession, fondé par Alfred Stieglitz, Clarence White, Gertrude Käsebier et Edward Steichen, et inspiré des courants européens de la même époque, mais aussi la revue Camera Work, ou la salle The Little Galleries of Photo-Secession. Ce développement américain marque aussi la fin du mouvement, rapidement concurrencé par d'autres tendances de l'art moderne. Son caractère original attendait d'être redécouvert à la fin du XXe siècle.


Inma Abbet  

Livres et sites internet

The Focal Encyclopedia of Photography
publié par Michael R. Peres, Focal Press, 2007

Quelques œuvres de Robert Demachy


New York et l'art moderne. Alfred Stieglitz et son cercle (1905-1930)



Julia Margaret Cameron, Study of Beatrice Cenci.
 May Prinsep (modèle). Albumen print,1866

Henry Peach Robinson, Fading Away, 1858

Clarence Hudson White
(1873/1925), "Morning", 1908

Heinrich Kühn, Stilleben, 1908

Edward Steichen, « The Flatiron Building », 1904

(Edward Steichen (1879–1973): “Moonrise-Mamaroneck,New York” (1904)

Robert Demachy (1859-1936), "Mignon", 1900


Constant Puyo, Femmes voilées, 1900


Alfred Stieglitz, Venetian Canal, 1894

Images : Commons Wikimedia (domaine public)





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